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June 04, 2003

La Convention sur l'avenir de l'Europe est au bord de la crise

La France et l'Allemagne ne parviennent pas à entraîner les autres membres fondateurs pour faire contrepoids au front pro-américain conduit par la Pologne, l'Espagne et le Royaume-Uni, qui s'opposent à plus d'intégration.

Bruxelles de notre bureau européen

La journée de mercredi devait être décisive pour la Convention, qui n'a plus que deux semaines pour donner une Constitution à l'Europe. Son président, Valéry Giscard d'Estaing, devait rencontrer en compagnie de ses deux vice-présidents, Jean-Luc Dehaene et Giuliano Amato, par groupes séparés, les représentants des Parlements nationaux, ceux du Parlement européen, ceux de la Commission et, surtout, ceux des gouvernements.

Cette dernière réunion apparaissait comme cruciale.

Si le présidium parvient à rallier l'ensemble des représentants des gouvernements à son projet institutionnel, la Convention peut espérer présenter, les 20 et 21 juin, aux chefs d'Etat et de gouvernement réunis à Salonique un texte ambitieux. Dans le cas contraire, la Convention ne pourra proposer qu'un texte comportant des options. Elle scellera ainsi son échec.

Or, les gouvernements sont profondément divisés, avec un groupe de neuf pays emmenés par l'Espagne, qui refuse de revenir sur l'équilibre institutionnel tel qu'il a été fixé, en décembre 2000, dans le traité de Nice. Les six pays fondateurs de l'Europe qui tentaient, mardi 3 juin, de rapprocher leurs positions pour sortir la Convention de l'ornière étaient eux-mêmes loin d'être unis.

Le premier groupe est hétérogène, avec l'Espagne et la Pologne, qui défendent le statut de "grands pays" qu'ils ont obtenu à Nice, des petits pays eurosceptiques de tradition (la Suède et le Danemark), ou de conversion récente (l'Irlande). S'y ajoutent l'Autriche, ainsi que de nouveaux Etats membres comme la Lituanie et Chypre. Le Royaume-Uni a rejoint l'équipée. Il ne cesse de saper la Convention au grand dam de M. Giscard d'Estaing. "Giscard a multiplié les concessions aux Anglais, et il reçoit en retour un coup de poignard dans le dos. Il faut cesser de leur céder",s'afflige un fonctionnaire de la Commission.

Pour de nombreux diplomates, l'alliance hétéroclite emmenée par l'Espagne "n'a rien à voir" avec le camp qui a soutenu George Bush pendant la crise irakienne - l'Italie n'y est pas, la Suède y est alors qu'elle était dans le camp de la paix. "Le conflit institutionnel n'est pas axé sur la politique étrangère", renchérit un haut responsable français. L'eurodéputé autrichien Johannes Voggenhuber, surpris que l'Autriche ait signé la lettre, y voit le syndrome de " l'attitude désorientée" de son gouvernement.

"Il y a un effet Irak", estime au contraire l'eurodéputé Vert Daniel Cohn-Bendit. "Il y a deux camps : d'un côté, ceux qui veulent une Europe non pas contre l'Amérique, mais autonome ; de l'autre ceux qui veulent une Europe non pas soumise, mais amarrée à l'Amérique. Ceux-là refusent une réforme des institutions qui renforcerait l'autonomie de l'Europe", explique M. Cohn-Bendit, qui estime qu'il s'agit d'une "lutte pour le leadership en Europe : l'axe anglo-espagnol contre l'axe franco-allemand".

Devant la délégation pour l'Union européenne de l'Assemblée nationale française, le chrétien-démocrate allemand Karl Lamers, qui avait lancé, en 1994, l'idée d'un noyau dur européen, a estimé lui aussi, mardi 3 juin à Paris, qu'il est désormais vital pour l'Union, après l'Irak,"de redéfinir sa relation avec les Etats-Unis". Prenant le contre-pied de la direction actuelle de son parti, qui a violemment critiqué l'attitude de la France et de l'Allemagne dans la crise irakienne, il a exhorté les deux pays à joindre leurs forces pour porter l'Europe vers l'avant, en s'efforçant de surmonter les peurs que leur alliance suscite.

Cette capacité de la France et de l'Allemagne à refonder autour d'elles l'Europe suscite cependant beaucoup d'interrogations. L'eurodéputé français Jean-Louis Bourlanges (UMP), qui accuse Tony Blair de vouloir "tout casser" à la Convention, estime que "cela n'est possible que parce que le couple franco-allemand est dans l'état où il est, engagé dans une relation complètement superficielle. Ni Jacques Chirac ni Gerhard Schröder ne sont capables d'envisager autre chose qu'une coopération intergouvernementale, c'est-à-dire rien. Les gaullistes ne savent pas s'ils sont pour ou contre l'Europe. Ils s'arrêtent au moment où cela pourrait donner quelque chose".

Un haut fonctionnaire de la Commission déduit de l'attitude britannique que "les pays comme la France, l'Allemagne et le Bénélux n'ont plus qu'une solution, celle de faire un noyau dur". Mais, rétorque un autre eurocrate, en accord avec M. Bourlanges, "la France et l'Allemagne n'y sont même pas prêts".

Ce scepticisme est alimenté par l'incapacité des six pays fondateurs à s'entendre sur une vision commune pour sauver la Convention. Côté français, on indiquait, mardi soir, qu'il n'y aurait pas de document commun des Six sur la réforme des institutions. "Ce n'est plus le moment", dit-on. Surtout, les positions sont encore trop éloignées sur le fond, aussi bien sur la présidence de l'Union, le poids de la Commission, que le rôle du futur ministre des affaires étrangères.

Cette incapacité est d'autant plus dommageable pour l'avenir que le front hispano-britannico-polonais n'est pas non plus porteur d'un projet. Ce front, assurent beaucoup de diplomates, ne devrait pas résister, notamment lorsqu'il faudra renégocier le budget de l'Union sur la période 2007-2013.

Face aux pays fondateurs, qui vont payer pour l'essentiel la facture de l'élargissement, les Espagnols et les Polonais auront fort à faire pour sauver leurs aides régionales. Les Britanniques, qui ne veulent pas remettre en cause le rabais qui leur a été consenti sur leur quote-part au budget européen, ont déjà proposé la fin des aides au niveau européen.

"Les Espagnols et les Polonais peuvent être les dindons de la farce", prédit un responsable, tandis qu'un fonctionnaire allemand se réjouit déjà de voir Madrid et Varsovie se déchirer pour obtenir des subsides. Tout en assurant que cela non plus n'a "rien à voir" avec la guerre irakienne.

Thomas Ferenczi et Arnaud Leparmentier

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU MONDE DU 05.06.03




Information uploaded by Emmanuel Vallens on June 04, 2003 01:30 PM


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